Kenny Dalglish, le retour du messie

L’Ecossais, légende vivante à Liverpool, a remplacé au pied levé le manager Roy Hodgson, limogé samedi. Malgré une première défaite à Manchester, « King Kenny » a pour mission de rallumer la flamme à Anfield Road.

La nouvelle est tombée samedi matin, comme un fruit blet : le FC Liverpool et son manager Roy Hodgson ont mis « d’un commun accord » un terme à leur jeune collaboration. L’ancien sélectionneur de l’équipe de Suisse, condamné tant pour ses mauvais résultats – 7 victoires, 4 nuls et 9 défaites en 20 matches de Premier League – que pour ses relations devenues conflictuelles avec les fidèles d’Anfield Road, a troqué en quelques mois le statut de « meilleur entraîneur de la saison » à la tête de Fulham contre celui de persona non grata sur les bords de la Mersey. Triste revirement.

A Liverpool comme ailleurs, les hommes passent – Hodgson n’aura pas traîné. Mais l’amour du maillot demeure, comme nulle part. C’est dans l’idée de réactiver cette magie que le choix des dirigeants s’est porté sur Kenneth Mathieson Dalglish, « King Kenny » pour les intimes du peuple rouge. L’homme, parachuté d’urgence sur le banc d’Old Trafford dimanche après-midi, n’a pas pu empêcher l’élimination des Reds en 32es de finale de la Cup, face au rival Manchester United (1-0, but de Ryan Giggs sur penalty à la 2e minute). Mais son aura, de même que l’attachement viscéral qu’il voue au club constituent en soi une forme d’espoir pour l’avenir.

Réclamé à cor et à cri par les fans, l’Ecossais dirigeait depuis deux ans le centre de formation de Liverpool. Il ne s’est engagé que jusqu’au terme de la présente saison, pour voir. Voir s’il peut gommer les difficultés d’une équipe sans projet depuis le départ de Rafael Benitez ; s’il peut compenser, par la finesse de son flair et la force de son message, les ressources économiques limitées – par rapport à la concurrence – de ses supérieurs ; s’il peut remettre, à terme, les Reds sur le chemin d’un titre national qui leur échappe depuis 1990.

Et qui trouvait-on, cette année-là, sur le banc d’Anfield ? « King Kenny », of course. Un membre de la famille, l’incarnation parfaite du glorieux Liverpool Football Club. Après une « première vie » passée sous le maillot du Celtic Glasgow – le gamin était pourtant supporter des Rangers puisque son père était protestant –, l’attaquant écossais débarque en Angleterre en 1977, lorsque les Reds cherchent à trouver un successeur à Kevin Keegan, parti comme un Beatle à Hambourg. Le manager Bob Paisley, qui hésite, interroge son homologue du Celtic, Jock Stein, à propos de Dalglish. La réponse sera de nature à le convaincre, malgré les 440 000 livres du transfert : « Kenny, c’est le rêve vivant de tout entraîneur. Il ne boit pas, ne fume pas et ne sort pas quand vient la nuit. Il consacre sa vie au football. »

Et plutôt bien. Avec les Ray Clemence, Phil Neal, Graeme Souness et autre Ian Rush, Kenneth Dalglish, 230 buts en 511 matches avec les Reds, écrira la période la plus dorée de l’histoire du club liverpuldien : trois Coupes des clubs champions (1978, 81 et 84) et cinq titres de champion d’Angleterre entre 1979 et 1984. Au lendemain du drame du Heysel, qui fit 39 morts le 29 mai 1985 à Bruxelles, l’Ecossais devient l’entraîneur joueur d’une équipe traumatisée, mais qui alignera encore trois titres et deux Cups jusqu’en 1990.

Outre son impressionnante collection de trophées, Kenny Dalglish acquiert le statut d’icône grâce à son engagement sans faille envers le maillot, grâce à sa fibre humaine. Son cœur bat pour les Reds et, très vite, la réciproque est valable. Quand la catastrophe frappe à nouveau le club, quatre ans après le Heysel – 95 supporters décèdent suite à une bousculade dans les tribunes de Hillsborough à Sheffield le 15 avril 1989 –, l’Ecossais enchaîne les cérémonies funéraires pour prouver à quel point il se sent proche du public. Son dévouement tout autant que son talent l’inscrivent à jamais au Panthéon d’Anfield Road.

Dans la foulée de ses débuts triomphaux en tant que coach, Kenny Dalglish a encore brillé en fêtant une promotion (1992) puis un sensationnel titre de champion (1995) à la tête de Blackburn. Il réussira beaucoup moins bien sur les bancs de Newcastle United (1997/98) puis du Celtic (1999/2000). Dix ans après son dernier job d’entraîneur professionnel, le voilà de retour aux sources. A mi-chemin entre le fol espoir de redonner à Liverpool toutes ses lettres de noblesse et la crainte légitime d’écorner sa propre légende en se prenant les pieds dans le tapis rouge qu’on lui déroule. L’aventure continue mercredi à Blackpool, puis dimanche à Anfield avec la réception d’Everton, pour un derby de la Mersey qui vaudra son pesant d’émotions.