Football à Glasgow, la croix et la bannière

Tous deux engagés, le catholique Celtic et les protestants Rangers se vouent une haine féroce depuis toujours. Récit d’une rivalité religieuse « ordinaire », à coups de meurtres et de sectarisme.

Avec leurs potes Peter Campbell et William McBreath, les frères McNeil, Peter et Moses, étaient de bons garçons. Elevés à l’aune du labeur respecté, au sein d’une famille ouvrière aux valeurs bien ancrées. Une famille réformée, protestante, loyaliste envers la couronne d’Angleterre, comme la grande majorité des habitants de Glasgow, métropole écossaise. De bons garçons, oui, honnêtes et bosseurs…

Alors, quand les frangins accompagnés de leurs deux amis décident de fonder un club de football, en 1873, au moment où le ballon rond commence à étendre ses ramifications un peu partout, les braves gens se félicitent de l’initiative : « Comme ces jeunes ont raison ! Notre cité aura aussi son équipe de football, et nous allons créer un championnat d’Ecosse ! » Ainsi naquirent les Rangers FC – ou Gers tout court -, plus connus sous l’appellation internationale de Glasgow Rangers, au matin du 15 juillet 1873. Avec la bénédiction du peuple.

Seulement, à la même époque, l’Irlande voisine et catholique se retrouve exsangue, confrontée à la famine la plus terrible de son histoire déjà agitée. Des dizaines de milliers d’Irlandais fuient vers la terre d’Ecosse, dans l’espoir d’y chercher à manger, au moins, ou un boulot, au mieux.

Ils ne sont pas bien vus par la société calviniste écossaise, cela va de soi. Et voilà que le 6 novembre 1888, un prêtre d’origine irlandaise porte un autre club de foot sur les fonts baptismaux, à l’est de Glasgow, là où réside sa communauté : le très catholique Celtic.

Choc frontal. Qui, en sus du derby annuel, dit Old Firm, pourrait s’inventer un nouvel exutoire de niveau européen. Car cette saison, les deux formations militent en Ligue des champions. L’une dans le groupe D (Celtic, avec l’AC Milan, Shakhtar Donetsk, Benfica Lisbonne), la seconde dans le groupe E (Rangers, avec Barcelone, Lyon, Stuttgart). Qu’elles continuent leur chemin jusqu’aux huitièmes de finale – pourquoi pas ? – et l’on risquerait de subir un affrontement en règle, version Coupe d’Europe.

Subir est le mot qui convient. Depuis 1890 et sa première édition, l’Old Firm a engendré des centaines de morts, des milliers de blessés, des arrestations et des procès à la pelle. Pour l’exemple ? Pour rien, en réalité. La férocité des clans n’a d’égale que celle des Romains, Lazio et AS Roma (LT du 24.10.2007). Là, il s’agit de basse politique. A Glasgow, c’est pire, la religion sert d’excuse.

« We fuck the pope and the IRA ! » Pas besoin de traduire ce chant favori des Gers, qui se poursuit par : « Nous sommes les Billy Boys, immergés jusqu’aux genoux dans le sang des sales catholiques. » Les Bhoys (supporters du Celtic) ne restent pas en retrait : « Ils nous haïssent et on le leur rend bien. Nous sommes catholiques, ils sont protestants. C’est aussi simple que ça », déclarait Billy McNeill, une figure de Glasgow, au journaliste du Boston Herald venu enquêter, en 2001, après l’assassinat à l’arme blanche du Bhoy Tommy McFadden, 16 ans, par deux Gers au terme d’une finale de Coupe d’Ecosse.

Tommy McFadden, un mort inutile parmi tant. Parmi, entre autres, ces 66 personnes victimes d’un « mouvement de foule » – en clair, une baston générale – le 2 janvier 1971 à Ibrox Park, lorsque Colin Stein égalisa à l’ultime minute en faveur des Rangers. Ou des 26 tués, toujours à Ibrox Park et pour des raisons aussi « fondamentales », au cours d’un Ecosse – Angleterre en 1902.

Les statisticiens notent que les choses se sont calmées : durant les vingt dernières années, il n’y aurait eu qu’une dizaine de meurtres liés à la rivalité Celtic – Rangers. Une paille ! En fait, la haine sera si profonde que, à l’aube de l’année 1989, aucun des deux belligérants n’a encore caressé l’idée d’engager des joueurs ou dirigeants obéissant à la religion honnie.

Survient l’affaire Johnston. Maurice John Giblin « Mo » Johnston est Ecossais, footballeur, catholique. Il joue en 1re division française, au FC Nantes-Atlantique, et marque beaucoup de buts. Le Celtic lui fait les yeux doux. L’oiseau rare signe un précontrat, en se fendant d’une déclaration prématurée : « Je ne veux jouer que sous les couleurs d’un seul club, le Celtic. »

Mais on a beau être un catholique romain fervent, l’argent, c’est l’argent. Célébrissime manager des Rangers, Graeme Souness (ex-Liverpool) dépose un pactole sous le nez de « MoJo ». Lequel change immédiatement de religion et rejoint les Gers. Grosse erreur. A leurs yeux, Johnston sera le paria symbolisant la fin de la tradition du club. Pas question de l’aligner. A l’opposé, les Bhoys le traitent de Judas. « Mo, tu es un enfoiré ! » écrit un fan du Celtic. « Si jamais je te croise, je te dévisse la tête, je t’arrache les oreilles et je te les fais bouffer ! »

Aujourd’hui réfugié au Canada, où il entraîne le FC Toronto en Major Soccer League, Mo Johnston a gardé ses deux oreilles. Vingt ans après, elles doivent toujours siffler.

Le pire, peut-être, remonte au printemps 2006, quand les Rangers rencontrèrent les Espagnols de Villarreal en 8e de finale de la Ligue des champions, en leur servant quelques morceaux choisis, genre « les catholiques devraient être éliminés à la naissance ». L’UEFA (Union européenne de foot) engagea des poursuites au titre de chants abusifs et discriminatoires. Le 12 avril, sa propre commission de discipline prononça l’acquittement du club de Glasgow. Le monde du ballon rond en est resté sans voix. Sauf les Gers et les Bhoys.